Déplacements. 2017-2018

« Déplacements #2 »
Acrylique sur toiles, dimensions variables, 2018

 

 


« Déplacements #1 »
Acrylique sur toiles, dimensions variables, 2017

 


Série « Déplacements »
Acrylique sur toiles, 2017-2018



[English below]

FR
Dans une chorégraphie de gestes et une théâtralisation millimétrée, des jeunes hommes se contorsionnent et flottent dans un espace qui paraît sans pesanteur ni gravité. Entreposées temporairement au sol, les toiles se tournent et se retournent, se déplacent à la guise du spectateur, tandis que les performeurs s’adaptent, se plient, se renversent, effectuent des rotations. Tels des danseurs, ils offrent un spectacle vivant qui instaure, à l’instar du break en musique, un moment de pause : tous les éléments d’une chanson, des voix aux basses, à l’exception des percussions, disparaissent. Sans contexte ni horizon, les corps se font l’écho de cette vibration, comme un rythme sourd et profond qui déborde du cadre et invite au hors-champ, à une autre histoire du déplacement.
Car si le déplacement évoque une circulation dans l’espace scénique, il est également synonyme de changement, d’affectation, de délocalisation, de course, de chute, de déportation, d’errance, d’immigration. Soudain ces performeurs, s’empoignant nerveusement les uns les autres, se révèlent sous un autre regard. Les titres énigmatiques, proche d’un numéro de matricule, se réfèrent à une autre localisation, celle de l’adresse URL, qu’un spectateur curieux pourra identifier sur son moteur de recherche d’images. Alors le noir et blanc retourne à la couleur, la vignette google nous arrache de cet instant suspendu pour recouvrer la réalité pesante et menaçante de vies cherchant à survivre.

Semblables à des photographies, ces peintures appartiennent à un registre hyperréaliste, dont Matthieu Boucherit déplace une fois de plus la définition. Cette objectivation préalable ne conforte pas la neutralité des regards, mais fait de la réalité construite par la société, les médias et toutes ses industries de l’imaginaire, une matière première, dont il déplie les affres et révèle la vérité cachée. Si un intérêt constant se manifeste dans son travail à l’égard du contexte social, il ne s’agit pas pour l’artiste de produire une représentation qui doublerait le milieu dans lequel nous baignons, mais de pousser l’hyper digestibilité des images jusqu’à leur point de bascule. Ainsi s’instaure un jeu de réversibilités : entre média, points de vue, histoires collectives et personnelles, réification et sublimation. Si son œuvre pose les conditions d’un drame contemporain, on rappellera que l’étymologie du drame renvoie à l’action. Aussi est-ce pour mieux tisser l’agir et le dire dans de nouvelles scènes politiques capables de briser les lois de la représentation que Matthieu Boucherit théâtralise. En se faisant dramaturge, il n’impose pas ses idées, il les met en scène, les donne au regard et laisse à chacun la possibilité de déstratifier les images ou de simplement les contempler.

Marion Zilio

EN
Within a choreography of gestures and a precise dramatization, young men in contorted positions float in a seemingly weightless space. Temporarily stored on the ground, the canvases turn around and back again, they move at the will of the viewer while the performers adjust, fold, bend backwards, and rotate. Like dancers, they offer a live performance, during which, like a break in music, a moment of pause occurs. All of the elements of a song, with the exception of percussion, disappear. Without context, these bodies echo this vibration like a deep and dull rhythm that transcends the canvas and creates another history of displacement beyond the constraints of the frame.

The circulation evoked by this displacement goes beyond the theatrical space. It evokes change, allocation, relocation, running, falling, deportation, wandering, immigration. Suddenly the performers grasp each other nervously, revealing themselves in a different light. The enigmatic titles, similar to identification numbers, refer to another location, the URL. By searching for this URL using an image search engine, the curious viewer can find the black and white image turned to color. The viewer is removed from the suspended moment of the canvas and is plunged into the heavy and threatening reality of those fighting for their lives.

Similar to photographs, these paintings are hyperrealist in nature. However, Matthieu Boucherit shifts this definition. This primary creation does not aim to strengthen neutrality, rather it makes the reality, constructed by society, media, and all creative generators, a primary material to unfold and reveal the hidden truth. Due to the constant interest shown in his work in regards to social context, it is out of the question for the artist to produce a representation that would simply mirror our current environment. Rather, the artist enhances the hyper reality of these images to their tipping point so as to push beyond mere representation. Thus, a sort of reversible game manifests amongst media, points of view, and collective and personal stories, which oscillates between reification and sublimation.

In defining his work as under the conditions of a contemporary drama, it is important to recall that the etymology of the word, drama, refers to the word, action. So, it is therefore better to weave action and speech into a new political scene capable of breaking the laws of representation that Matthieu Boucherit dramatizes. As a playwright, he does not impose his ideas, rather he stages them so as to give everyone the opportunity to see the images, deconstruct the images, or simply contemplate the images.