Les Blessures, 2017

 

 

Filtre inactinique, pour une esthétique de l’indifférence

L’idée que nous serions submergés par un flot d’images nous insensibilisant et banalisan

t le mal repose sur l’opinion selon laquelle leur profusion serait responsable d’une anesthésie collective. Comme si le regard fasciné par le spectacle médiatique ne pouvait plus voir, comme si l’intolérable dans l’image ne pouvait plus faire l’objet d’une critique, tant son exposition serait caution à son redoublement et à la duplicité des systèmes qu’ils dénoncent. Céder à l’impuissance des images, c’est pourtant oublier que voir c’est déjà percevoir, interpréter, s’émouvoir, lier ce qui s’offre à la vue à la multitude des images souvenirs. Une image n’est jamais la simple représentation d’une chose qui la doublerait, elle s’intègre toujours dans une chaîne d’images qui l’affectera en retour. C’e

st pourquoi il faut remettre en question la critique du flux d’images dans le contexte de leur diffusion. « Les médias ne nous noient aucunement sous le torrent des images de massacres, déplacements massifs de populations et autres horreurs qui font le présent de notre planète », soutient Jacques Rancière. Bien au contraire, les médias sont des curateurs de contenu, qui trient, sélectionnent, réduisent le nombre de clichés à celui qui captera l’attention. Aussi n’est-ce pas leur surabondance qui blesse, mais notre impossibilité à agir. Face aux images à sensation, Matthieu Boucherit propose une série de dessins de mer apaisée, dont il parvient à rendre le modelé avec beaucoup de réalisme. Scintillement des multiples points de lumière sur l’ea

u, mousses et écumes, mouvement des vagues, brume des nuages. L’image ressemble à une photographie – belle, douce, apaisante qui ne désigne plus qu’une intensité esthétique, où semble prévaloir le décorum. Pourtant, sous la surface, quelque chose résiste, une sorte de punctum qui perturbe la contempla

tion. Réalisée à la poudre de graphite, mais aussi par transfert et impression jet d’encre, l’image n’appartient plus au registre de la reproduction machinique ni à celui de la main. En reprenant les processus de manipulation des images issus des programmes de propagande, pendant la Guerre Froide, l’artiste gomme subtilement, efface mécaniquement le fond au profit de la forme.
« Pourquoi aujourd’hui, lorsque je regarde la mer, je ne vois plus la mer », se demande-til. Pourquoi la beauté paraît-elle plus cruelle que la réalité d’une embarcation de fortune ? Dans ses marines, ces dernières ont été oblitérées grâce à l’outil pansement du logiciel Photoshop. Les vagues sont devenues un

motif itératif, dont la compulsion de répétition réaffirme, selon une logique bien connue, le traumatisme. Aux simulacres, il superpose alors un filtre rouge qui tend à rejouer le moment de révélation des images en laboratoire photo. Les images appellent la latence, elles sont le lieu et le fonctionnement d’un inconscient q

ui se forge dans nos images souvenirs. Plutôt que de dénoncer le misérabilisme, Matthieu Boucherit préfère ainsi souligner l’indifférence. Les blessures absorbent les faits pour les porter sur une autre échelle temporelle : non pas celle de la mémoire courte, truffée de clichés vendus au monde entier, mais celle de la perpétuation qui fixe l’événement et grave son empreinte dans les mémoires. Dans un geste iconoclaste, il ne représente la réalité qu’à partir du moment où il en dit autre chose que l’évidence de sa manifestation. Son geste s’apparente alors à celui d’une cure analytique, dont il cherche à produire une résolution clinique plus qu’une retranscription critique.