Google.WAR, 2015

[English below]

FR

L’installation Google.WAR évoque la corrélation entre les images et la définition du conflit révélée par celles-ci. Composée de plusieurs pièces, elle aborde notre rapport aux archives numériques dans un contexte de fouille Internet. Le tableau noir, réalisé en réserve, évoque les caractéristiques du web prédictif. Si l’œuvre désigne les propositions formulées par le moteur de recherche en cours de saisie, en révélant l’organisation souvent économique de la requête war, elle nous met bien davantage face à nous-mêmes et à la bulle sémantique dans laquelle on se trouve enfermé. Placé sous verre, l’écran noir renvoie par défaut notre propre reflet, comme si toute recherche internet était en fin de compte motivée par l’attente que l’on s’en fait.
Si le mot WAR signifie la guerre, il signale également le fichier informatique utilisé par Google pour archiver des données (Web application Archive). De cette homologie, Matthieu Boucherit travaille l’absurdité d’un geste qui se répète, qui retranscrit de manière quasi tautologique les archives du web à partir du mot. Reproduites à l’encre, vignettes après vignettes, selon le dispositif du célèbre moteur de recherche, les images sont ensuite dissoutes en totalité ou en partie, représentant ainsi la guerre des images plus que la guerre en images. Reliquat d’émotions, chacune des peintures se dilue dans un indiscernable, une sorte d’éthos contemporain, où seul subsistent le jeu des contrastes et des couleurs, des formes et des profondeurs. Plus de 1600 peintures, correspondant aux 16 pages de recherche, ont ainsi été réalisées. Progressivement se perçoit une définition « imagée » de la guerre : les tons de gris, des premières pages, évoquant les Grandes Guerres, se mêlent aux couleurs chamarrées d’Internet. Peu à peu, la guerre se fait films d’action ou jeux vidéo, spectacle ou fantasme d’une société où le bien et le mal diluent leur sujet en autant d’objets de consommation.
L’installation propose également une série de cadres découpés dans du papier cartonné révélant un millier de vignettes. Reprenant avec exactitude le positionnement de chaque image de la recherche Google, les « passes partout », utilisés d’ordinaire pour mettre en valeur une œuvre, ne définissent plus qu’une forme architecturale composée de fonds noirs. En supprimant les images, l’artiste travaille en négatif le principe de saturation, faisant de la disparition une réponse aux flux de données, d’images ou d’affects.
Prenant le contre-pied d’un système d’informations instantanées, Matthieu Boucherit réalise enfin un feuillet composé de 200 pages, retranscrivant à la main les codes informatiques de cette même recherche. À la fois laborieuse et mécanique, l’écriture de ces lignes évoque la forme non visible de la machinerie Google. Ces adresses numériques que l’on tient pour cryptées, deviennent alors un travail de mémoire permettant de dépasser l’image. Ainsi chaque adresse apparaît comme une légende dont le traitement et la répétition obsessionnelle se révèlent plus proches de la performance physique ou d’un acte de résistance. Ici la lenteur s’oppose à l’obligation contemporaine de vivre et d’agir en « temps réel».
Avec cette proposition, Matthieu Boucherit prolonge sa réflexion sur le destin politique des images et entend replacer le regardeur au centre d’un dispositif, dont il est à la fois l’acteur et le spectateur.

 Marion Zilio, 2016

EN

The installation Google.WAR evokes the correlation between images themselves and the definition of the conflict that is revealed by them. Composed of several pieces, the installation addresses our relationship to digital archives in the context of an Internet search. First, there is a blackboard, made in reserve, which evokes the characteristics of the Internet. The work reveals not only the results of the Google search for the word, war, but also demonstrates the idea that a Google search is molded through our own personal bubble. Placed under glass, the blackboard reveals our reflection, evoking the idea that any Internet search is ultimately motivated and perceived through our own expectations.

The word WAR can mean war, as in a combat, but it also signifies the computer file used by Google to archive data (Web application Archive). From this homology, Mathieu Boucherit works with the absurdity of this repetitive gesture, somewhat tautologically re-transcribing the archives of the World Wide Web. Vignettes after vignettes of images reproduced in ink in the same style and device followed by the famous search engine are then dissolved either fully or partially thus representing the war of the images rather than the war represented in the images. Full of emotion, each of the paintings is diluted in an indescribable kind of contemporary ethos in which only contrasts, colors, forms, and depths remain. More than 1600 paintings corresponding with 16 pages of research were produced for this installation. Gradually, a pictorial image of war manifests: the grey tones of front pages, evoking the great wars, mingle with the colors of the Internet. More and more, wars are made into action movies and video games: a fantasy of society where the subject is diluted into the easily consumable idea of good and evil.

The installation then proposes a series of frames cut from cardstock paper revealing 1000 vignettes. Repeating the exact position of each image of the Google search, the “passes partout” use the ordinary in order to accentuate the work, no longer defined as an architectural form composed of black. By deleting the images, the artist works in a backwards principle of saturation, making a disappearance a response to the flow of data, images, or affects.

Taking an opposing view to the system of instantaneous information, Matthieu Boucherit created a packet composed of 2000 pages of researched computer codes re-transcribed by hand. Both laborious and mechanical, the writing of the lines evokes an invisible form of Google’s machinery. These digital addresses that are kept for inscription become a work of memory beyond the image. Thus, each address seems like a legend in which the treatment and obsessive repetition reveals itself more closely as a physical performance of an act of resistance. Here, slowness exists as opposed to the contemporary obligation to live and act in “real time”.