Les Blessures, 2008-2018

Laptopogrammes
2008-2018

Fiche technique

252 Laptopogrammes non révélés, fixés sur papier B/W argentique
3 formats de 165*132cm

 

 

29 novembre 1985, Paris Match publie en « Une » le portrait d’Omayra Sanchez, « celle qu’on n’oubliera jamais ». Le regard noir et les mains gonflées d’eau, le monde assiste en direct à la mort d’une fillette de 13 ans, dont le corps prisonnier dans les décombres du volcan colombien n’aura pu être sauvé.
11 septembre 2001, 9 h 41 min 15 s, Richard Drew photographie « The Falling Man ». Se détachant d’une composition striée, un homme se défenestre, tel un ange, pour échapper aux flammes du World Trade Center.
Été 2003, Amnesty International fait état des violations des droits de l’homme à l’encontre des détenus irakiens dans la prison d’Abou Graïb.
5 juin 2013, le photoreporter Laurent Van der Stockt donne la preuve de l’usage d’armes chimiques en Syrie.

Tchétchénie, Rwanda, Syrie, Palestine, Visages de femmes brûlés à l’acide ou radeaux de fortunes au large des côtes méditerranéennes. Autant de photos qui frappent notre imaginaire et mobilisent l’opinion publique le temps d’être recouverte par un nouveau cliché. La guerre est devenue mentale et a mis le visible en crise, elle se poursuit désormais sur les territoires des imaginaires et forge ses armes dans la terreur et les angoisses qu’elle suscite. Ces images qui pullulent dans les médias ou sur les réseaux, alimentés par des professionnels comme des amateurs, les blockbusters ou les vidéos terroristes diffusées sur YouTube, participent d’une surenchère du visible qui construit l’évènement comme un dispositif esthétique, dont l’onde de choc est parfois plus nocive que des balles réelles. Les attentats du 11-septembre auront ainsi servi de prétexte au gouvernement Bush pour envahir l’Irak et poursuivre leur « guerre préventive » en Afghanistan, la révélation des tortures de la prison d’Abou Graïb n’aura pas suffi à fermer celle de Guantanamo. La ligne rouge tracée par le gouvernement Obama aura été effacée alors qu’il fut prouvé que le régime de Bachar Al-Assad utilisait des armes non conventionnelles contre la rébellion. Les femmes continuent de mourir sous les coups des hommes, les réfugiés à se noyer.

Débutée en 2008, la série Les Blessures se présente comme des écorchés que l’outil pansement du logiciel de retouche Photoshop chercherait illusoirement à réparer. Les tons rosés rappellent ceux d’un épiderme abîmé, ils incarnent une image latente, dont on ne sait si elle est sur le point d’apparaître ou de disparaître. Du document archivé dans les arcanes de L’Histoire au souvenir brumeux d’une mémoire blessée, cette série affirme la volonté d’agir sur les images à défaut de pouvoir agir sur le monde, ou d’apaiser les traumatismes. Au total, plus de 250 clichés plus ou moins connus du grand public auront été délivrés des atrocités qu’ils renfermaient. Les cicatrices refermées, les impacts de balles disparus, les traces de sang éclipsées, le vide et l’insignifiance qui les traversent manifestent désormais une violence symbolique avec laquelle nous pouvons tenter de vivre en accueillant dignement les drames passés.

Mais il ne suffisait pas de retoucher l’histoire en affirmant ses dénis ou ses stratégies culpabilisantes, encore fallait-il pour Matthieu Boucherit inventer une technique qui en absorberait, sans les nier, les blessures. Les laptopogrammes ont été réalisées par contact avec l’écran de nos ordinateurs (laptop), de sorte que seule l’image, en tant que support de mémoire, subit la violence de l’écran par insolation. Le papier sensible de la photographie argentique a été littéralement « expeausé », comme s’il fallait toucher par la pensée, chercher à rendre sensible plutôt que visible l’événement. Cramée par l’écran, l’image est ensuite fixée par chimie, sans être révélée au préalable. Parce que la guerre se situe désormais dans les imaginaires et son trafic quotidien, Matthieu Boucherit absorbe les faits pour les porter sur une autre échelle temporelle : non pas celle de la mémoire courte, truffée de clichés vendus au monde entier, mais celle de la perpétuation qui fixe l’événement et grave son empreinte dans nos mémoires.

Marion Zilio
Extrait du texte Les Blessures

 

 

« Floue, diaphane, la série des laptopogrammes semble incarner une image latente, dont on ne sait si elle est sur le point de disparaître ou d’apparaître. Réalisées par contact avec l’écran de nos ordinateurs (laptop), ces images paraissent littéralement « expeausée », comme s’il s’agissait de toucher par la pensée. L’esthétique atmosphérique aux teintes rosées dénote une sorte de mélancolie oscillant entre le spleen baudelairien et la course au vintage des filtres Instagram. Débutée en 2008, cette série manifeste un trouble entre l’archive et le souvenir brumeux, elle affirme la volonté d’agir sur les images à défaut de pouvoir agir sur le monde. C’est pourquoi, à bien considérer ces dernières, quelque chose résiste. Le vide qui les traverse incarne une violence plus palpable que ce qu’elles dissimulent.

Plutôt que d’ajouter des images aux images, Matthieu Boucherit s’obstine, dans une sorte de compulsion de répétition, à inverser les pratiques de retouche de propagande, afin d’en atténuer ses effets. S’il en soustrait le contenu ce sera donc pour mieux le révéler ou en affirmer le déni. Les cicatrices se referment, les impacts de balles disparaissent, les corps et les traces de sang au sol s’éclipsent. Seule l’image, en tant que support de mémoire, subit la violence de l’écran par insolation. Cramée, celle-ci sera fixée par chimie argentique, sans être au préalable révélée. Aussi, c’est bien parce que Matthieu Boucherit ne cherche pas à rendre visible mais à rendre sensible la démesure qui fait monde que ces images paraissent évanescentes, voir insignifiantes. »

(Extrait du communiqué de presse de l’exposition Darkroom in Use, mai 2018